Déni de grossesse Comment peut-on être enceinte sans le savoir ?
Il y a des situations qui, même après de nombreuses années passées auprès des femmes et des nouveau-nés, continuent de profondément m’interpeller.
Récemment, j’ai accompagné une très jeune femme qui venait de vivre un déni total de grossesse. Elle s’était présentée aux urgences en pleine nuit pour des douleurs abdominales et ce qu’elle pensait être une constipation. Très rapidement, elle donnait naissance, par voie basse, à un bébé à terme.
Elle ne savait pas qu’elle était enceinte.
En tant que sage-femme, je connais le déni de grossesse. Je l’ai étudié et j’en connais la littérature scientifique. Pourtant, chaque fois, la même question revient : comment est-il possible de porter un bébé pendant plusieurs mois sans avoir conscience d’être enceinte ?
En tant que femme également, je trouve cette réalité vertigineuse, presque effrayante.
Et pourtant, elle existe.
Qu’est-ce qu’un déni de grossesse ?
La définition varie légèrement selon les publications. Le déni de grossesse correspond à une absence de conscience de la grossesse pendant une période significative de celle-ci.
On distingue généralement le déni partiel, lorsque la grossesse est finalement découverte avant l’accouchement et le déni total, lorsque la femme prend conscience de sa grossesse au moment du travail ou de la naissance.
Il ne faut pas le confondre avec une grossesse dissimulée : dans ce dernier cas, la femme sait qu’elle est enceinte mais choisit de le cacher. Dans le déni, elle n’a réellement pas conscience de sa grossesse.
Il ne s’agit donc ni d’un mensonge ni nécessairement d’un trouble psychiatrique. Les travaux scientifiques actuels montrent d’ailleurs qu’il n’existe pas de profil psychologique unique permettant d’identifier les femmes susceptibles de vivre cette situation.
Mais comment ne pas s’en rendre compte ?
C’est certainement la question qui nous vient spontanément à l’esprit.
Une grossesse semble pourtant difficile à ignorer : absence de règles, ventre qui s’arrondit, prise de poids, modification des seins, nausées et surtout mouvements du bébé.
Dans certaines situations de déni, ces manifestations peuvent cependant être absentes, discrètes ou interprétées autrement. Des saignements peuvent être assimilés à des règles. Une faible prise de poids peut passer inaperçue. Les mouvements fœtaux peuvent être perçus comme des manifestations digestives.
Des recherches s’intéressent également à l’intéroception, c’est-à-dire à la manière dont notre cerveau perçoit et interprète les signaux provenant de notre corps.
Mais soyons précis : la science n’explique pas encore complètement les mécanismes du déni de grossesse. Il serait donc trop simpliste d’affirmer que « le cerveau cache la grossesse au corps ». Le phénomène semble complexe et multifactoriel.
Un phénomène rare mais bien réel
Une étude populationnelle allemande, souvent citée dans la littérature, estimait qu’environ 1 grossesse sur 475 n’était toujours pas reconnue à 20 semaines et qu’environ 1 sur 2 455 n’était découverte qu’au moment du travail.
Ces chiffres sont anciens et doivent être interprétés avec prudence.
Une étude française publiée en 2025, portant sur 137 grossesses avec déni prises en charge au CHU de Caen, rapporte une fréquence comprise entre 1 et 4 cas pour 1 000 accouchements dans la population étudiée.
Le déni de grossesse reste donc inhabituel mais il n’est pas exceptionnel au point de n’exister que dans les faits divers.
Devenir maman en quelques heures
Une grossesse laisse normalement plusieurs mois pour se préparer à devenir parent. On imagine son bébé, on le voit à l’échographie, on perçoit ses mouvements, on prépare sa naissance et progressivement une place lui est faite dans la famille.
Dans un déni total, tout ce processus est bouleversé.
Une femme peut passer en quelques heures de « je ne suis pas enceinte » à « voici votre bébé ».
Cette brutalité explique pourquoi l’accompagnement doit être particulièrement attentif, respectueux et surtout sans jugement.
La situation que j’ai récemment rencontrée connaît heureusement une très belle évolution. La naissance s’est déroulée sans complication majeure, le bébé est en bonne santé et la rencontre entre cette maman et son enfant a été particulièrement émouvante.
Le lien s’est établi dès les premiers regards et l’allaitement maternel s’est installé avec beaucoup de naturel.
Cette belle rencontre ne dispense évidemment pas d’un accompagnement attentif dans les semaines et les mois qui suivent. Une naissance aussi inattendue nécessite de laisser à la mère le temps de comprendre et d’intégrer ce qu’elle vient de vivre. Un soutien médical, psychologique ou social doit pouvoir être proposé lorsqu’il est nécessaire.
Les études montrent également que l’absence de suivi prénatal peut exposer la mère et l’enfant à certains risques, notamment parce que la grossesse n’a bénéficié d’aucune surveillance.
Et si cette histoire nous rappelait aussi l’importance de la contraception ?
Cette situation me semble également l’occasion de rappeler une information fondamentale, particulièrement aux adolescents et aux jeunes adultes :
oui, une grossesse est possible dès le premier rapport sexuel.
Le corps ne fait aucune différence entre un premier et un dixième rapport. Si une ovulation survient et que des spermatozoïdes atteignent l’appareil génital féminin, une grossesse est possible.
Le fait qu’il s’agisse de « la première fois » ne protège donc absolument pas d’une grossesse.
Lorsqu’une grossesse n’est pas souhaitée, une contraception doit être envisagée dès le premier rapport.
Et le préservatif garde une place essentielle puisqu’il contribue à prévenir une grossesse non planifiée tout en réduisant le risque de nombreuses infections sexuellement transmissibles.
Pilule, implant, dispositif intra-utérin, anneau, patch ou préservatif : la contraception doit être choisie individuellement selon la situation, les préférences et les éventuelles contre-indications médicales.
Pouvoir parler de contraception avant le premier rapport, librement et sans jugement, reste donc essentiel.
Informer plutôt que juger
Face à un déni de grossesse, une réaction vient facilement : « Mais comment a-t-elle pu ne pas s’en rendre compte ? »
Justement, nous ne savons pas encore tout.
Il n’existe ni profil type ni explication unique permettant de comprendre chaque situation de déni de grossesse.
Notre rôle de professionnels de la périnatalité n’est donc pas de rechercher ce que cette femme « aurait dû voir ». Il est de l’accueillir, de sécuriser la mère et son enfant, de soutenir leur rencontre et de proposer l’accompagnement dont ils ont besoin.
Après plus de 25 années passées auprès des femmes, certaines histoires continuent à profondément m’interroger.
Celle-ci en fait partie.
Elle me rappelle surtout que derrière les phénomènes médicaux que nous étudions se trouvent toujours une femme, un enfant et une histoire singulière.
Et parfois, une maternité commence en quelques heures là où, habituellement, neuf mois nous préparent à la rencontre.
Sources
• Mutio Desvallées L. et coll., 2025. Maternal and perinatal morbidity of pregnancy denial: Twenty-year case-control study at the Caen University Hospital. Journal of Gynecology Obstetrics and Human Reproduction.
• Lagedamon R., Chatenet J-M., Baraille A., Toniolo J., 2026. Accompagnement du déni de grossesse : pratiques actuelles et recommandations. La Sage-Femme.
• Grobet M. et coll., 2020. « Je ne suis pas enceinte ! » À propos du déni de grossesse. Revue Médicale de Liège.
• Organisation mondiale de la Santé, 2025. Condoms.
• Organisation mondiale de la Santé, 2026. Comprehensive sexuality education
À propos de l’auteure : Alexandra Byttebier
Alexandra Byttebier est sage-femme à Wépion, dans la région de Namur. Depuis plus de vingt ans, elle accompagne les femmes et les familles à chaque étape de la maternité, avec une attention particulière portée à l’écoute, au respect des choix et à l’individualité de chaque parcours.
Son expérience hospitalière lui a permis de développer un savoir-faire solide et une grande capacité d’adaptation. Elle a exercé au sein de différents services – centre néonatal, salle d’accouchement, maternité, grossesses à risque et consultations gynécologiques – autant de lieux où elle a appris à accompagner des situations très diverses, parfois délicates, toujours profondément humaines.
Aujourd’hui, Alexandra propose un accompagnement personnalisé fondé sur la confiance et la bienveillance. Elle reçoit les femmes en consultation individuelle avec ou sans leur conjoint et les accompagne notamment autour de la grossesse, du post-partum, de l’allaitement et de l’utilisation du tire-lait. Son approche vise à informer sans diriger, à soutenir sans juger et à permettre à chaque famille de faire des choix éclairés et sereins.
Animée par le désir d’être plus proche des femmes et de leurs histoires, elle a créé son propre espace professionnel à Wépion. Elle y propose également des séances de Pilates en petit groupe dans une démarche de bien-être global et de reconnexion au corps.
Alexandra Byttebier est sage-femme conventionnée et applique le tiers payant sur base de la nomenclature INAMI.
Vous pouvez la contacter pour poser vos questions ou prendre rendez-vous, afin de bénéficier d’un accompagnement respectueux, humain et adapté à votre réalité.

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